ETHIOPIE PAYS AFAR 2014

Ma rencontre avec le peuple Afar en mars dernier,  en compagnie de Christiane et Georges Poyet (ONG ILLALTA) fut à la hauteur des récits déjà parcourus.  Peuple coupé du monde, ils survivent avec obstination sur des terres desséchées.  Mais ces hommes étaient libres et dignes. Jusqu’à ces dernières années où une invasion dramatique les spolie de leurs droits et les empêche de perpétuer leurs traditions, celles d’éleveurs  semi-nomades. Car les terres pour  nourrir et accueillir leur bétail ne sont plus. Elles sont transformées en vastes cultures de cannes à sucre. L’eau qui manque si cruellement parfois, arrive de très loin dans des gros tubes d’acier, et comme pour se moquer, une pluie artificielle et continue danse sous la chaleur, rythmée par le bruit des moteurs des pompes. Les épineux qui abritaient les chameaux disparaissent. Les villages traditionnels avec les daboytas ressemblent  à des campements fantômes. Résultats de la coopération et de la « grande solidarité » » entre le gouvernement d’Addis abbeba et celui de Séoul. Priorité de ces accords : moderniser les zones rurales, développer les ressources humaines… Dans la vastitude de ces étendues à perte de vues, j’ai entendu le cri du peuple Afar, un cri d’indignation et de désespoir, celui de l’Homme acculé à l’esclavage des temps modernes. Et pour illustrer cette destruction massive, je fais mienne cette citation de Wade Davis :  « Un feu se répand sur la terre, qui emporte avec lui végétaux et animaux, les langues et les cultures, le savoir-faire ancien et la sagesse visionnaire. Etouffer ces flammes et réinventer la poésie de la diversité, voilà le défi le plus important de notre temps. »  
 Le goût est moins amer cependant lorsque nous rencontrons les femmes. Réunies au dispensaire, elles sont assises sur des nattes. Leurs regards fiers me captivent. Je n‘ai jamais connu de telles profondeurs. Elles prennent la parole, à tour de rôle pour nous parler de leurs difficultés, leurs situations, une même détresse : comment trouver l’argent pour nourrir sa famille, comment envoyer les enfants à l’école, pourquoi marcher si loin pour aller chercher l’eau, le VIH, le mariage forcé, la situation des veuves, l’excision et l’infibulation. Une femme se lève et dit ’’Moi je veux parler de toutes les violences faites aux femmes. Le mariage forcé en est une. Obliger une fille à se marier c’est l’envoyer à la mort. Nous ne pouvons faire le test du VIH. Beaucoup d’hommes en sont porteurs. Le soir des noces, ils nous inoculent la mort. Sans compter qu’en cas de remariage d’une veuve, les autres femmes ne l’acceptent pas et la délaissent. Moi je suis veuve et remariée à un cousin depuis 3 ans mais je n’ai vu mon mari qu’une fois. Par contre pour ma famille, j’ai retrouvé un statut.’’ 
Après chaque femme qui témoigne un silence pesant nous enveloppe. Que dire ? Que répondre ? Nous nous sentons si impuissants... 
  D’anciennes exciseuses sont là, des jeunes femmes qui refusent ce crime pour leur fille, une toute jeune fille non excisée qui apprend à lire…Et là dans cette détresse sans nom, l’espérance. Elles se lèvent timidement contre cette pratique car elles n’oublieront jamais le moment où le couteau leur a ôté une partie de vie, une partie d’elle-même, l’instant tragique où la fibule a refermé leur sexe. Ce sont les survivantes, à jamais meurtries. Et ce sont elles qui écrivent cette histoire, depuis des siècles, car oui, l’infibulation tout comme l’excision est une affaire de femmes, perpétrée par les femmes. Et ce sont précisément ces femmes exciseuses qui aujourd’hui enterrent les couteaux et se lèvent pour dite STOP. Certes elles sont peu nombreuses mais gageons que leur exemple sera  contagieux.  
Et pour ce faire nous devons les aider : financièrement bien sûr, car l’étranger ne doit pas s’immiscer autrement  dans cette tradition. Ce sont elles qui doivent porter la voie des femmes afars et les aider à relever ce Féminin si éprouvé soi douloureux, ce Féminin mutilé. Illata soutient Houssena et quelques autres anciennes exciseuses. Puis les parrainages des fillettes leur permettent de rester entières. Alors même s’il s’agit de troc, cela fonctionne. Les parents s’engagent à ne pas couper et la fillette reçoit en échange de l’argent qui sert à la nourrir, la vêtir, la scolariser, la soigner… La vie d’une petite fille n’a pas de prix. Nous pouvons les aider… En soutenant  Illata. Personnellement je parraine Hillali et surtout je salue l’implication de Christiane, Georges, Aicha et tous les bénévoles, parrains et marraines. Je reprendrai la phrase suivie du témoignage d’Ali Moussa, éthiopien de l’ethnie Afar : ‘’Dieu nous a créés entier, nous devons le rester. Il faut dire Stop à ces pratiques qui ne sont justifiées ni par les textes, ni les religions, qui n’ont aucun sens excepté celui de commettre des crimes.’’  ‘’ Pour les Afars, il est impensable qu’une fille ne soit pas excisée et infibulée. A la naissance de ma première fille j’ai dû m’opposer à ma belle-mère qui  exigeait que l’enfant soit excisée. Ma femme était sous contrôle de sa mère et se taisait. J’ai recherché dans le Coran et n’ai trouvé aucun 
texte. Je suis contre cette pratique cruelle. C’est comme arracher un œil à un être vivant. Puis j’ai eu une seconde fille. La famille a dit qu’elle exciserait mes enfants lorsque je serai absent. Je les ai menacés de porter plainte à la police car aujourd’hui l’acte est interdit par la loi. On dit de mes filles qu’elles sont impures, des infidèles et ne pourront jamais se marier. J’ai questionné des femmes sur ces pratiques. Certaines après l’ablation du clitoris, creusent la base avec un clou car elles pensent que cela peut repousser. Et elles pratiquent l’infibulation,  afin que les mauvais esprits n’entrent pas dans le corps de la femme.  J’ai vu des petites filles infibulées, le ventre énorme, mourir empoisonnée par leur urine qui ne peut s’évacuer. En mars, mois de l’excision, on voit des petits monticules de terre partout dans la campagne : ce sont les corps des fillettes. J’ai également interrogé les hommes Afars. Ils disent tous à propos des femmes Afar qu’elles sont insensibles au plaisir sexuel et ‘’ c’est comme coucher avec un mort’’. Cependant les pratiques se perpétuent. Dans un village deux filles n’ont pas été excisées, et elles ont donné naissance à des enfants en bonne santé et se portent bien.  Les exciseuses qui ont déposé les couteaux les montrent en exemple mais leur lutte se fait dans l’ombre. : L’Etat dit que la prévention c’est son domaine, car il perçoit  beaucoup d’argent de l’ONU  pour les campagnes de prévention." Témoignage d'Ali Moussa   https://www.youtube.com/watch?v=9R6ox1AQ2tw  19'

 
 

Les anciennes exciseuses

Ci-dessous avec Mimi, l'une

des premières a avoir enterré

les couteaux

Hommage à Ali Moussa, décédé depuis mon séjour

  ©veroniquecloitre